L'enchaînement de la trahison

Les noms marqués d’un astérisque ont été modifiés.

 

 

Ammar, le 2 avril 2017

 

 

Comme je l’ai indiqué dans un de mes premiers messages, le massacre de Bourihane est le résultat d’une dénonciation par un des nôtres.

 

 

Cette histoire difficile à imaginer était connue des parents mais elle a été cachée aux enfants et aux petits enfants de la famille, car la plaie n’est toujours pas refermée. Moi-même, petits fils de maquisard, et d’une famille de maquisards de la première heure, je n’en ai jamais eu connaissance, ni par ma mère, qui ne parlait que de trahison sans donner de précisions, ni par mon père qui, peut-être, porte jusqu’à ce jour un sentiment de culpabilité pour avoir négligé les consignes de prudence données par son oncle Zouaoui.

 

 

Il faut revenir en arrière pour éclairer l’enchaînement de circonstances qui a conduit à la trahison. L’affaire remonte à l’année 1959. J’ai noté que la personne qui a pisté Tahar jusqu’à la cachette où Zouaoui trouvait ses fournitures s’appelait *Haroun. Il avait quatre frères : *Aïssa, *Mounir, *Djamel et *Belaïd. *Belaïd avait pour épouse Houria Chaouech, la fille de Hocine Chaouech, le compagnon d’armes de Zouaoui. Or, *Belaïd a commis un adultère.

 

 

Je me fonde ici sur le témoignage que m’a livré Bachir Souilah en février 2017. Ce maquisard est originaire de Oued Zhour, à l’extrême ouest de la wilaya de Skikda. Son père était venu de Oued Zhour pour chercher du travail chez les Ouled Zahi, plus précisément chez les Zaatar, les Foufou, Nettour et Maameche. Il a été tué par un tir d’avion à Zeribet Derdar, laissant derrière lui trois enfants, Bachir, l’aîné, Mohamed et Ahmed. Tous les trois ont survécu comme bergers dans la famille qui les accueillait. Quand il a atteint ses 18 ans, Bachir a été mobilisé pour rejoindre le maquis. Son témoignage est crédible car il vivait dans la famille où a eu lieu l’adultère.

 

 

*Belaïd a commis cet adultère avec la veuve de Brahim Foufou, tombé le 20 août 1955 à Collo, laissant derrière lui deux garçons et deux filles. Elle était la sœur d’un officier de l’ALN.

 

 

*Belaïd a été dénoncé au FLN par un de ses fils. Il a été arrêté par les maquisards avec son ami *Salah qui avait fait la même chose que lui avec une autre veuve dont l’époux, Guettaf ben Salah, avait été tué lui aussi lors de l’offensive du 20 août 1955 à Collo.

 

 

Les maquisards ont donc arrêté *Salah et *Belaïd et les ont traduits devant le tribunal du FLN qui se trouvait à Hadjer Mafrouche. Ils ont été jugés, battus, fouettés, et puis libérés. Selon un des témoignages, *Salah a été attaché par les mains et les pieds au tronc d’un olivier pendant quelques jours à côté de la route menant vers la source el Mehadra à Zeribet Derdar. Les filles se moquaient de lui en passant pour aller chercher de l’eau. Les maquisards ont sûrement procédé ainsi pour dissuader la population d’agissements similaires.

 

 

Quoi qu’il en soit, *Belaïd, une fois libéré, a voulu se venger et il est parti s’engager comme harki. En arrivant à El Ouloudj, il croise Dehbia Haddad, la femme de Tayeb Haddad. Il l’a dénoncée comme épouse de maquisard, qui savait ceci et cela… Dehbia a été arrêtée, interrogée, et il l’a enfoncée. Mais elle avait bien vu d’où il venait et où il allait. Elle avait compris qu’il était là, en réalité, pour se faire enregistrer comme harki. Elle a enduré la torture et les interrogatoires pendant quelques jours à El Ouloudj, et une fois libérée, elle est allée voir ses cousins maquisards à Zeribet Derdar. Elle leur a tout raconté, y compris que *Belaïd voulait endosser l’uniforme de harki. Les maquisards ont vite dépêché trois gars pour l’arrêter et l’interroger.

 

 

Yakouta m’a rapporté le témoignage de sa mère Drifa Chaouech : « Nous étions quelque part à Zeribet Derdar, moi et mon mari Zouaoui. Soudain nous avons aperçu trois djounoud avec un homme attaché. Zouaoui est vite allé à leur rencontre. Surpris de voir son cousin les mains liées, il leur a dit : « Ne le tenez pas attaché devant moi s’il vous plait… ». Les Djounoud l’ont détaché. *Belaïd s’adresse à Zouaoui : « C’est quoi le problème, oncle Zouaoui ?… que se passe-t-il ? » Zouaoui lui répond qu’il ne sait pas et il se met à l’écart avec lui pour discuter de la situation. À la fin de leur échange, et avant de partir, *Belaïd s’est adressé à Zouaoui de nouveau en disant : « Oncle Zouaoui, les objets que tu m’avais demandés je les ai déposés au lieu prévu ». Selon Yakouta : « Il parlait de chaussures militaires, des « Pataugas » que Zouaoui lui avait demandé de lui trouver, car *Belaïd avait des liens avec le camp d’El Ouloudj où ses frères *Djamel et *Aïssa étaient déjà harkis ».

 

 

Une fois éloigné de Zouaoui, *Belaïd, a été lié de nouveau, mais il a réussi à se détacher et à prendre la fuite vers chez-lui pour dire à sa mère, Houria Maameche : « Si un malheur m’arrivait, c’est la famille Haddad qui en serait responsable », et il s’est dirigé vers Arsa où se trouve le point d’intersection de six chemins, tout près de Taminta.

 

 

Selon le témoignage de Ahmed Foufou ben Brahim ben Hocine, alors enfant, *Belaïd a été confronté à Dehbia Haddad sur les hauteurs de Zeribet Derdar, et les maquisards ont eu la preuve de son implication dans la dénonciation de Dehbia, et de son projet de passer à l’ennemi comme harki. Ils l’ont donc arrêté de nouveau, et quelques jours plus tard, la nouvelle de son exécution est parvenue à la famille.

 

L’exécution de *Belaïd a changé la donne à Zeribet Derdar, car l’esprit de vengeance a pris le dessus et les maquisards et leurs familles sont devenus une cible pour les frères de *Belaïd. L’un d’eux, *Mounir, était lui-même maquisard à Bourken (localité M’Selsa). Selon le témoignage de Bachir Souilah, *Mounir s’est rendu à El Ouloudj, en 1960, et il a dénoncé ses compagnons. « Nous avons perdu *Mounir la nuit, dit-il. On l’a cherché mais on ne l’a pas trouvé. Le lendemain de bonne heure, on s’est retrouvés cernés par l’ennemi. Nous avons réussi à nous échapper vers Oued Bourken, la partie la plus boisée, en laissant derrière nous plus de sept morts, y compris des femmes ».

 

 

*Djamel et *Aïssa, deux autres frères de *Belaïd, étaient harkis à El Ouloudj et ils ont aussi voulu le venger à n’importe quel prix. Leur gourbi était rarement occupé dans le camp d’Ali Charef. *Haroun, leur frère le plus jeune, a été chargé de pister les maquisards de Zeribet Derdar et Zerrouba pour les localiser et les dénoncer. La suite on la connaît. Il a suivi Tahar jusqu’à la cachette…

 

 

Que sont devenus *Djamel, *Mounir et *Haroun ?

 

 

*Djamel, âgé de 80 ans en 2017, vit à Tamalous. Il est parti en France quelques mois après l’indépendance pour travailler comme ouvrier. Actuellement il est retraité mais un peu malade, car il ne s’est toujours pas remis du malheur de sa fille qu’il a perdue en 1997 à Zeribet Derdar. Sa maison a été minée par des terroristes du FIS. Elle avait alors 19 ans. Elle a ouvert la porte, et la maison a explosé. Évacuée à l’hôpital, elle a succombé en chemin. Traumatisé par l’événement, *Djamel s’est engagé de nouveau dans la lutte anti-terroriste et il porte les armes pour se protéger et protéger ses biens. Je lui rends visite de temps en temps.

 

 

*Mounir, qui avait rallié l’armée française comme harki en 1960, a fini comme soldat appelé. Après l’indépendance, la transition s’est faite à Alger : il s’est retrouvé dans les palais de la présidence, sous-officier dans la garde républicaine. Il a pris sa retraite de l’armée au début des années 1990 avant de se consacrer à la lutte anti-terroriste comme son frère *Djamel. Il habite à Ali Charef.

 

 

*Haroun, quant à lui, a rejoint la France comme ouvrier à la veille de l’indépendance, tout en fondant sa famille à Zeribet Derdar. Il a été assassiné en 1996, près de Toulon. Les conditions et les circonstances de son assassinat n’ont pas été élucidées, mais selon le rapport d’autopsie, il a été brûlé vif dans sa cabane à la campagne. Il a laissé derrière lui sept enfants qui vivent toujours à Ali Charef.

 

 

Dehbia Haddad bent Mohamed, on le sait, a été tuée par le bombardement à Bourihane. Son mari est mort lui aussi pendant la guerre. Ils ont laissé un enfant de trois ans, Salah, qui est toujours en vie. C’est son oncle paternel Djelloul qui s’est occupé de lui après le décès de ses parents.

 

 

Voilà, ce que j’ai pu collecter comme témoignages sur la bataille de Bourihane.

 

 

On peut ajouter que Zeribet Derdar était très peuplée avant la décennie noire car juste après l’indépendance, en 1962, très peu de gens sont restés à Ali Charef. La plupart ont rejoint leurs zeribas et ont reconstruit des habitations de fortune pour s’occuper de nouveau de leurs terres et reprendre leur vie paysanne. Mais le terrorisme des années 1990 a provoqué un exode rural massif vers les villes voisines.

 

 

Finalement, la France a soutenu deux guerres en Algérie : l’une contre les Algériens et l’autre entre les Algériens eux-mêmes. La première, féroce et sanguinaire des deux côtés, a conduit l’Algérie à l’indépendance en 1962. La deuxième, entre les Algériens, n’a pas été moins terrible et l’indépendance ne l’a pas effacée.