Le maquis de Derdar

 

François, 5 août 2016

 

La bataille de Bourihane a eu lieu en mars 1960. Théoriquement, d'après les dates du regroupement d'Ali Charef, la population de la zone aurait dû se trouver dans ce camp. Cela signifie que ta famille, hommes, femmes et enfants, a vécu en « zone interdite » du mois de décembre 1959 au mois de mars 1960. Comment se sont-ils débrouillés ? Comment ont-ils pu se cacher si longtemps ?

 

Ammar, 9 août 2016

 

J'ai posé la question à ma mère et elle a éclaté de rire !!!! En ajoutant : « On ne manquait de rien, les hommes nous fournissaient tout, absolument tout ; quant à l'huile (aliment essentiel pour nous), nous avions des barils enterrés et répartis dans toute la zone. »

 

J'ai posé la même question à Messaoud Abdenouri qui était chargé de l'approvisionnement dans le massif de Collo. Il a aussi éclaté de rire avant de dire : « Ammar, ton ami a parfaitement raison de s'interroger sur ce sujet », et il a commencé à me raconter des choses impressionnantes que je reprendrai prochainement en détail. J'ai compris que ce n'était pas de la rigolade.

 

Les ouled Zahi et l’approvisionnement du maquis avant la création du camp d’Ali Charef.

Parmi les oliviers, à gauche, la maison de Boudjemaa Foufou. Couverte en diss à l'époque de la guerre, elle a été restaurée à la fin des années 1960. (Photo Ammar Foufou, mars 2020)

 

Ammar, 14 août 2017

 

Dans les années qui ont précédé la création du camp d’Ali Charef, Zeribet Derdar a accueilli des centaines de maquisards dont les convois chargés d'armes et de munitions transitaient entre la Tunisie et la grande Kabylie. Zeribet Derdar et Aghbel sont alors devenus un passage obligé où ils se reposaient, se soignaient et se renseignaient sur les déplacements de « l’ennemi ». Toute la tribu des Zahi se mettait à leur service avec les mules, et ils faisaient escale dans les gourbis de mon grand-père paternel Boudjemaa, de Ali Haddad dit Sebti, à quelques mètres plus haut, dans le fournil de Messaoud Letrach, le gendre de mon grand-père maternel, juste en face de celui de Haddad. Il y avait aussi la maison de Azzouz Hadef à zeribet Zerrouba, celle de Ali Abdenouri Ben Mebarek, le père de Messaoud Abdenouri, à zeribet Aghbel. Et d’autres probablement. D'après mon père, Tahar, le transit durait parfois des dizaines de jours et mon grand-père maternel Zouaoui qui était chargé de l'approvisionnement de l'ALN dans la région, assurait aussi la sécurité de ses amis maquisards. Toutes les familles des Ouled Zahi se mettaient alors à cuisiner et préparaient à manger pour les passants. Il est arrivé à plusieurs reprises que des avions les surprennent chez nous mais la densité des oliveraies jouait en notre faveur. Ces oliveraies ont été bombardées par la suite et brûlées, mais elles ont repoussé depuis.

 

Avec l'intensification de la guerre, et la création de la ligne Morice fin 1957, et de la ligne Challe en 1959, les conditions de vie sont devenues de plus en plus difficiles. Les ratissages se sont multipliés, les survols par les avions sont devenus une véritable plaie pour les mouvements des maquisards. La misère a commencé à se faire sentir dans la population paysanne et l’étau s’est resserré. C’est à ce moment-là que le centre d’El Ouloudj est devenu une destination prisée pour nombre de jeunes qui cherchaient un revenu pour échapper à la faim et à la misère et qui se sont engagés comme harkis ou goumiers. Ils ne comprenaient pas que cet engagement allait les conduire à porter les armes contre leurs frères, leurs pères et leurs amis, mais aussi les amener à participer à des exécutions, des massacres et des tueries impardonnables.

 

En dépit de ces conditions extrêmement difficiles, les maquisards, sous la direction du FLN, continuaient à travailler la terre et à labourer toutes les étendues qui se trouvent à Zeribet Derdar, notamment l’été, où ils pratiquaient l’irrigation grâce aux eaux abondantes de l’oued Derdar.

 

Selon le témoignage de Tahar, pour échapper aux ratissages et au survol des avions, les maquisards avaient une paire de taureaux dressés à labourer la terre pendant la nuit. Pendant le jour, ils se cachaient dans les campements, des gourbis et des casemates aménagés dans les forêts denses de la région.

 

Il raconte que Boudjemaa Foufou, son père, a été surpris deux fois en train de labourer en plein jour, par un avion redoutable, de couleur jaune, qui ne faisait pas de bruit. Il n’a eu d’autre ressource que de continuer son va-et-vient avec sa paire de taureaux. L'avion le survolait si bas que son chèche s’est envolé de sa tête à cause des vibrations et du souffle violent de Tayara Safra[1].

 

 

[1] D’après une recherche sur le titre de cette chanson, l’avion dont il est ici question est un Morane-Saulnier 733 Alcyon, qui était de couleur jaune et qui a effectivement été utilisé par l’armée française en Algérie. https://zik-et-delires.skyrock.com/3262013184-TAYARA-SAFRA-L-avion-Morane-Saulnier-MS-733-Alcyon.html

 

 

 

Boudjema a cru que c'était la fin. Manifestement, c’est la sérénité du laboureur et la clémence du pilote qui ont fait que ce dernier quitte la zone sans ouvrir le feu et que Boudjemaa soit épargné.

 

Toutes les récoltes étaient vendues ou destinées à subvenir aux besoins des maquisards et des troupes de moudjahidine qui faisaient étape à zeribet Derdar avant de continuer leur chemin. Plusieurs cachettes et campements ont été créés dans la zone boisée entourant Zeribet Derdar. On peut citer les centres de Ouada, Bourken, et Lemsselsa...

 

D’après les maquisards que j’ai interrogés, un système de garde avait été mis en place. Des guetteurs étaient installés sur les sommets depuis Collo, El Ouloudj, Tamalous, les autres centres importants... A Zeribet Derdar, Boudjemaa Foufou était responsable de la garde. Ces guetteurs surveillaient tous les mouvements de l'armée française, les patrouilles, l'entrée et la sortie des harkas, et ils transmettaient leurs observations au sommet de la colline la plus proche où était un autre poste de garde « Assa عسة» et ainsi de suite… En très peu de temps, l'alerte circulait dans tout le massif de Collo, ce qui donnait aux maquisards le temps de tendre leurs embuscades ou de se cacher dans les maquis.

 

Sauf que, ce fameux avion de chasse, rapide et silencieux, brouillait le système.

 

Une équipe de maquisards était installée de manière permanente dans la maison de Boudjemaa Foufou. Elle se chargeait de la construction des casemates pour stocker et conserver le ravitaillement, blé, orge et autres denrées alimentaires. Parmi ces maquisards, Tahar Foufou m’a cité Ammar Boulefrakh… et d’autres. Les maisons choisies pour installer ces casemates devaient appartenir à un maquisard ou à une famille maquisarde, et se situer dans une zone boisée ou à proximité, ou dans une oliveraie... Seuls Zouaoui et Messaoud Letrach connaissaient l’emplacement de ces casemates et de ces cachettes remplies de ravitaillement.

 

Selon Souilah Dib Mokhtar, la création de ces centres d’hébergement à Zeribet Derdar a permis l'accueil des grands chefs du FLN et a facilité le passage des maquisards entre la grande Kabylie et la Tunisie où ils s’approvisionnaient en armes. On devait faire face parfois à un nombre de maquisards qui dépassait les capacités d’accueil. On les répartissait alors sur les centres avoisinants.

 

Tahar Foufou ben Boudjemaa explique à ce propos : « Notre habitation à Zeribet Derdar, tout comme celle de Haddad dit Sebti, à quelques dizaines de mètres plus haut, faisait partie d’un centre très fréquenté. Pendant ce temps, notre famille était entassée dans des conditions pénibles dans un gourbi très étroit, pas très loin de notre maison. Celle-ci avait été construite en pierres et en argile. L’épaisseur des murs était de 1 m à peu près. C'est ce qui fait qu’elle est encore debout à ce jour, même si elle a été bombardée en 1960 en même temps que les habitations voisines de Zeribet Derdar. Celle de Zouaoui était à 200 mètres environ, à Taserta, en face de la nôtre. Mais l'occupation de notre maison avait trop duré. Quand les conditions de vie sont devenues extrêmement difficiles, Boudjemaa s’est plaint à son frère, demandant que les maquisards vident les lieux pour lui permettre de retrouver sa maison et sa tranquillité. Cette affaire a créé des tensions entre Zouaoui et les chefs du centre. Mais, finalement, ils ont fini par céder. Ils se sont déplacés vers zeribet Zerrouba, chez Azzouz Hadef, un maquisard décédé en 2015.

 

A gauche, l'entrée de la maison de Boudjemaa, faisant apparaître l'épaisseur des murs. Au centre, une jarre pour l'huile, et un boisseau d'un décalitre. A droite, un silo à grain, avec le trou de prélèvement, et des jarres. "Ces récipients ont été enterrés pendant la guerre de libération, pour les protéger contre le pillage et la destruction par l'armée française, et ils ont été ramenés intacts dans la maison, où ils sont toujours, Dieu merci." (Photos Ammar Foufou, mars 2020)

 

Tahar Foufou ben Boudjemaa explique à ce propos : « Notre habitation à Zeribet Derdar, tout comme celle de Haddad dit Sebti, à quelques dizaines de mètres plus haut, faisait partie d’un centre très fréquenté. Pendant ce temps, notre famille était entassée dans des conditions pénibles dans un gourbi très étroit, pas très loin de notre maison. Celle-ci avait été construite en pierres et en argile. L’épaisseur des murs était de 1 m à peu près. C'est ce qui fait qu’elle est encore debout à ce jour, même si elle a été bombardée en 1960 en même temps que les habitations voisines de Zeribet Derdar. Celle de Zouaoui était à 200 mètres environ, à Taserta, en face de la nôtre. Mais l'occupation de notre maison avait trop duré. Quand les conditions de vie sont devenues extrêmement difficiles, Boudjemaa s’est plaint à son frère, demandant que les maquisards vident les lieux pour lui permettre de retrouver sa maison et sa tranquillité. Cette affaire a créé des tensions entre Zouaoui et les chefs du centre. Mais, finalement, ils ont fini par céder. Ils se sont déplacés vers zeribet Zerrouba, chez Azzouz Hadef, un maquisard décédé en 2015.